Nature et culture
Qu'est-ce qui, en l'homme, relève de la nature — et qu'est-ce qui relève de la culture ?
L'humain se tient à la frontière de la nature (ce qui est donné, inné) et de la culture (ce qui est acquis, transmis). Distinguer les deux est l'un des grands problèmes du thème.
L’essentiel en trois axes
Lévi-Strauss : la prohibition de l'inceste, règle à la fois universelle (comme la nature) et normée (comme la culture), marque le passage de l'une à l'autre.
Rousseau : la perfectibilité et la vie sociale transforment l'homme — la culture peut aussi le corrompre.
Ce qu'on croit naturel (les rôles, les hiérarchies) est souvent culturel. Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient ».
Ne pas confondre
Sens ethnologique : tout ce qui est acquis et transmis dans un groupe (techniques, langue, normes, cuisine) — il y a autant de cultures que de sociétés. Sens classique : la formation de l'esprit par les œuvres — « avoir de la culture ». Glisser de l'un à l'autre sans le signaler produit des paralogismes en cascade.
1) Ce qui n'est pas produit par l'homme (le milieu). 2) L'essence d'une chose (« la nature de l'homme »). 3) L'inné, par opposition à l'acquis. Le sujet mélange presque toujours deux de ces sens : les séparer en introduction, c'est déjà avoir trouvé son problème.
Passer de ce qui est à ce qui doit être : « c'est naturel, donc c'est légitime ». Hume en a formulé l'interdit dès le Traité de la nature humaine (1739-1740). C'est l'outil critique le plus rentable du thème.
Le cours
La formulation la plus opératoire est celle de Lévi-Strauss dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949) : relève de la nature tout ce qui est universel et spontané ; relève de la culture tout ce qui est soumis à une norme et varie selon les groupes. Le critère a le mérite d'être testable.
Mais Lévi-Strauss l'applique aussitôt à un cas qui le fait éclater : la prohibition de l'inceste. Elle est universelle, comme un fait de nature ; elle est une règle, donc un fait de culture. Elle est ainsi la charnière par laquelle on passe de l'une à l'autre — non pas une frontière, mais un pivot. Il ne s'agit pas d'une exception gênante : c'est la démonstration que les deux ordres ne se juxtaposent pas, ils s'articulent.
Contresens le plus fréquent du thème, et il est éliminatoire : Rousseau ne décrit pas une époque historique. Il l'écrit noir sur blanc dans le Discours sur l'origine de l'inégalité (1755) — il s'agit de « raisonnements hypothétiques et conditionnels », d'une hypothèse de méthode destinée à isoler ce qui, en l'homme, vient de la société. L'état de nature est un instrument critique, pas un souvenir.
Ce que Rousseau en tire est double, et souvent mal restitué. D'une part, l'homme naturel n'est ni bon ni méchant : il est innocent, parce qu'il n'a pas de rapports assez durables pour être vicieux. D'autre part, ce qui le rend perfectible le rend corruptible : la même faculté qui permet la culture permet la dépravation. Rousseau n'est donc pas un naïf nostalgique de la forêt, mais le penseur d'une ambivalence.
Une position forte consiste à refuser l'opposition : la culture n'est pas ce qui s'ajoute à la nature de l'homme, c'est sa nature. Aristote le disait déjà — l'homme est par nature un animal politique : la cité accomplit sa nature au lieu de la contredire. Gehlen le reformule au XXe siècle : l'homme, être de manques, dépourvu d'instincts fiables, ne survit que par la technique et l'institution ; la culture est chez lui une nécessité biologique.
Les cas d'enfants privés de socialisation confirment cette dépendance : Victor de l'Aveyron, recueilli et éduqué par le docteur Itard à partir de 1800, n'accédera jamais pleinement au langage — histoire portée à l'écran par Truffaut dans L'Enfant sauvage (1970). L'humanité biologique ne suffit pas à produire un homme : il y faut d'autres hommes. Voilà pourquoi la distinction nature/culture est moins une opposition qu'un rapport de dépendance.
L'outil le plus puissant du thème consiste à montrer que ce qu'on croit naturel est institué. Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe (1949), en donne la formule : « on ne naît pas femme, on le devient » — les rôles présentés comme dictés par la nature sont des constructions historiques. Barthes, dans Mythologies (1957), généralise : le mythe consiste précisément à transformer de l'histoire en nature, à faire passer un état de société pour un ordre des choses. Bourdieu nomme habitus cette culture si profondément incorporée qu'elle se vit comme un donné.
Attention cependant à la symétrie : l'argument peut aussi être retourné. Tout dénaturaliser conduit à un culturalisme intégral où plus rien ne résiste, et où l'on ne peut plus expliquer pourquoi certaines contraintes (le corps, la mort, la dépendance de l'enfant) se retrouvent partout. La position tenable est intermédiaire : un socle biologique réel, mais qui ne prescrit rien par lui-même.
Deux déplacements récents renouvellent la question. Du côté des sciences, l'épigénétique et la plasticité cérébrale montrent que le culturel s'inscrit dans le biologique : l'expérience modifie l'expression des gènes et l'architecture du cerveau. L'opposition inné/acquis cède la place à un continuum.
Du côté de l'anthropologie, Philippe Descola (Par-delà nature et culture, 2005) porte le coup le plus intéressant : le partage nature/culture n'est pas un cadre universel, c'est une ontologie particulière — le « naturalisme » occidental moderne — à côté de l'animisme, du totémisme et de l'analogisme. Autrement dit, la distinction sur laquelle repose tout le sujet est elle-même un fait de culture. Et l'Anthropocène achève de la rendre inopérante : il n'y a plus de nature intacte à opposer à l'homme, puisque le climat lui-même porte sa signature.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
L'universel relève de la nature, la règle de la culture ; la prohibition de l'inceste articule les deux.
En dissertation : Le critère de départ, et son point de rupture. À citer précisément.
L'état de nature est une hypothèse méthodologique, non un fait historique.
En dissertation : Éviter le contresens majeur et fonder l'ambivalence de la perfectibilité.
Le féminin n'est pas un donné biologique mais un devenir social.
En dissertation : L'exemple canonique de la dénaturalisation.
Le mythe transforme l'histoire en nature.
En dissertation : Généraliser la critique du « naturel » au-delà du cas des rôles sexués.
On ne peut pas déduire un devoir-être d'un être.
En dissertation : Nommer et désarmer l'argument « c'est naturel donc c'est bien ».
Le partage nature/culture est une ontologie occidentale parmi d'autres.
En dissertation : Référence contemporaine qui retourne le sujet contre lui-même.
Exemples à mobiliser
L'enfant sauvage éduqué par Itard n'accédera jamais pleinement au langage : l'humanité ne se développe pas sans transmission. Repris par Truffaut, L'Enfant sauvage (1970).
L'expérience vécue modifie l'expression des gènes et le cerveau lui-même : l'inné et l'acquis ne sont plus deux compartiments.
Étiquetage alimentaire, cosmétiques, débats de société : « naturel » y fonctionne comme un label moral. Occasion d'appliquer le sophisme naturaliste à un cas concret.
Une époque géologique définie par l'action humaine : il n'existe plus de nature « hors de l'homme » à laquelle l'opposer.
Citations à retenir
Pièges et contresens
Rousseau parle de « raisonnements hypothétiques et conditionnels ». C'est une fiction de méthode : le confondre avec un récit ruine toute la copie.
Sens ethnologique (l'acquis transmis) et sens classique (les œuvres de l'esprit) : précisez lequel, sinon l'argumentation glisse.
Sophisme naturaliste : de ce qui est, rien ne suit quant à ce qui doit être. À repérer aussi bien chez l'adversaire que dans sa propre copie.
Il tient ce retour pour impossible ; il cherche une éducation et un contrat qui rendent la vie sociale supportable.
Sujets possibles
- Existe-t-il une nature humaine ?
- Tout est-il culturel chez l'homme ?
- La culture nous éloigne-t-elle de la nature ?
Un plan de dissertation type
L'homme est-il entièrement façonné par sa culture, ou reste-t-il en lui une part de nature ?
Lévi-Strauss : ce qui est universel relève de la nature, ce qui varie de la culture ; la prohibition de l'inceste articule les deux. Langage, techniques, normes : tout s'apprend.
Corps, besoins, émotions, universaux : la culture s'appuie sur un donné biologique qu'elle ne crée pas.
La culture est la « nature » propre de l'homme : il n'y a pas d'homme à l'état de pure nature. Opposer les deux est un faux problème.
Ouverture : Le « naturel » peut-il servir de norme (débats sur le naturel et l'artificiel) ?