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Le posthumain & le transhumanisme

Et si la technique permettait de « dépasser » l'humain ? Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ?

Les biotechnologies et l'intelligence artificielle rouvrent la question : l'humain est-il un point de départ à améliorer (transhumanisme) ou une valeur à préserver ? Le thème rejoint ici l'actualité la plus brûlante.

L’essentiel en trois axes

L'homme augmenté

Le transhumanisme veut réparer, puis augmenter l'homme (mémoire, longevité, capacités). L'humain devient un chantier ouvert.

Les limites et les risques

Inégalités d'accès, perte du sens de la finitude, marchandisation du vivant. Jonas : une responsabilité nouvelle envers les générations futures.

Ce qu'on ne doit pas toucher ?

La dignité, la finitude, la vulnérabilité : peut-être la part la plus proprement humaine, celle qu'aucune technique ne doit abolir.

Ne pas confondre

Transhumanisme · posthumanisme

Le transhumanisme veut augmenter l'homme par la technique : il reste humaniste, et même hyper-humaniste, puisqu'il fait de la maîtrise le sommet de l'humain. Le posthumanisme critique (Haraway, Braidotti) veut décentrer l'homme, brouiller les frontières homme/animal/machine pour défaire les hiérarchies. Ils sont presque opposés — les confondre est l'erreur la plus courante sur cette fiche.

Thérapie · augmentation

Soigner répare un écart à un état de santé ; augmenter dépasse le fonctionnement normal de l'espèce. Toute l'éthique se joue sur cette ligne — et sur le fait qu'elle est floue : une vaccination est-elle une augmentation du système immunitaire ?

Eugénisme d'État · eugénisme libéral

L'eugénisme historique était étatique et coercitif (stérilisations forcées, politiques raciales). L'« eugénisme libéral » que discute Habermas procède du choix des parents sur un marché : aucune contrainte, mais le même résultat cumulé. On ne peut donc pas le rejeter par la seule référence au nazisme.

Le cours

1Une vieille ambition, des moyens nouveaux

Le projet n'a rien d'inédit. Descartes, à la fin du Discours de la méthode (1637), assigne à la science le but de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », et cite explicitement l'espoir de conserver la santé et de reculer la vieillesse. Condorcet, en 1795, envisage une perfectibilité indéfinie de l'espèce. Le mot lui-même est plus récent : Julian Huxley emploie « transhumanisme » en 1957 pour désigner l'idée que l'humanité peut se transcender consciemment.

Ce qui a changé, c'est la puissance des outils. L'édition du génome par CRISPR-Cas9 — technique qui a valu à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna le prix Nobel de chimie 2020 — rend techniquement accessible ce qui relevait de la spéculation. En 2018, le chercheur chinois He Jiankui a annoncé la naissance d'enfants dont l'embryon avait été modifié ; il a été condamné par la justice de son pays. Cet exemple est précieux : il montre que la limite tient à des institutions et à des sanctions, non à une impossibilité technique.

2Ce qui plaide pour le dépassement

Trois arguments méritent d'être pris au sérieux plutôt que caricaturés. D'abord la continuité avec la médecine : lunettes, vaccins, prothèses, stimulateurs cardiaques — nous augmentons l'homme depuis longtemps, et personne ne le déplore. Où passe exactement la frontière ?

Ensuite le devoir de soigner : si l'on peut supprimer une maladie génétique lourde, s'abstenir demande une justification. L'argument de la « nature à respecter » est ici faible, car la nature produit aussi la myopathie.

Enfin, et c'est le plus profond, le dépassement est le propre de l'homme. Rousseau l'appelait perfectibilité ; l'homme est l'animal qui ne se contente pas de ce qu'il est. Refuser tout dépassement au nom de l'humanité serait donc contradictoire. Attention toutefois : n'enrôlez pas Nietzsche dans ce camp. Son surhomme est une transmutation des valeurs, pas un produit de laboratoire — l'anachronisme se voit immédiatement.

3Les objections décisives

L'argument d'Habermas (L'Avenir de la nature humaine, 2001) est le plus fort et le moins connu des copies. Il ne dit pas que la nature est sacrée : il dit que l'enfant programmé selon les préférences de ses parents ne peut plus se rapporter à sa propre vie comme à quelque chose dont il est l'auteur. La symétrie entre les générations — chacun ayant reçu son existence du hasard, et non de la volonté d'un autre — est une condition de l'autonomie. Le contingent nous protège.

L'argument de Jonas (Le Principe responsabilité, 1979) porte sur l'échelle : la technique moderne agit sur la nature entière et sur les générations futures, qui ne peuvent ni consentir ni protester. Il en tire un impératif nouveau — agir de façon que ton action reste compatible avec la permanence d'une vie authentiquement humaine — et une « heuristique de la peur » : en cas de doute, donner le poids décisif au pronostic le plus sombre.

L'argument de justice, enfin : l'augmentation sera d'abord accessible aux plus riches, transformant l'inégalité sociale en inégalité biologique, donc héréditaire. C'est le scénario de Gattaca (Niccol, 1997). Günther Anders avait par ailleurs anticipé l'autre versant du problème dans L'Obsolescence de l'homme (1956) : la « honte prométhéenne » de l'homme qui se sent inférieur à ses propres machines.

4L'autre posthumanisme : décentrer plutôt qu'augmenter

Il existe un courant que les copies ignorent presque toujours, et qui rapporte beaucoup. Donna Haraway, dans le Manifeste cyborg (1985), ne propose pas d'améliorer l'homme : elle utilise la figure du cyborg pour brouiller les frontières homme/animal/machine et défaire les dominations qu'elles soutiennent. Rosi Braidotti (Le Posthumain, 2013) poursuit ce programme.

Le posthumanisme critique et le transhumanisme partagent donc un mot et rien d'autre : le premier congédie l'exception humaine, le second la porte à son comble en faisant de l'homme l'ingénieur de lui-même. Repérer cette divergence permet de construire une troisième partie qui ne se contente pas d'un « ni trop ni trop peu ».

La position la plus tenable consiste à distinguer ce qui accomplit l'humain de ce qui l'abolit. Soigner, réparer, prolonger une vie vivable : c'est déjà notre pratique. Supprimer la finitude, la vulnérabilité et la dépendance serait supprimer les conditions mêmes de l'attachement, du soin et de la solidarité. Le vrai dépassement est peut-être moral avant d'être technique : rendre l'homme plus humain, non plus puissant.

Références précises

Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.

DescartesDiscours de la méthode, VI · 1637

La science doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », santé comprise.

En dissertation : Montrer que le projet transhumaniste prolonge la modernité au lieu de la rompre.

Julian Huxley« Transhumanism » · 1957

L'humanité peut se transcender consciemment et collectivement.

En dissertation : Dater le mot, éviter de faire du transhumanisme une invention de la Silicon Valley.

JonasLe Principe responsabilité · 1979

La puissance technique impose une éthique du futur et une heuristique de la peur.

En dissertation : Fonder la prudence sans invoquer une nature sacrée.

HabermasL'Avenir de la nature humaine · 2001

L'eugénisme libéral rompt la symétrie entre générations et compromet l'autonomie de l'enfant.

En dissertation : L'objection la plus solide : elle ne présuppose aucune sacralité du naturel.

AndersL'Obsolescence de l'homme · 1956

L'homme éprouve une « honte prométhéenne » face à la perfection de ses machines.

En dissertation : Renverser la question : ce n'est plus l'homme qui augmente la machine, c'est la machine qui déclasse l'homme.

HarawayManifeste cyborg · 1985

Le cyborg brouille les frontières homme/animal/machine et défait les hiérarchies.

En dissertation : Distinguer posthumanisme critique et transhumanisme — la nuance qui fait la différence.

Exemples à mobiliser

CRISPR-Cas9 et l'affaire He Jiankui (2018) Science

L'édition du génome (Nobel de chimie 2020) rend la modification héréditaire accessible ; la naissance d'enfants génétiquement modifiés en Chine a valu à son auteur une condamnation. La limite est institutionnelle, non technique.

Gattaca (Niccol, 1997) Cinéma

Une société où le génome tient lieu de CV : l'eugénisme libéral produit une discrimination sans loi discriminatoire. L'exemple le plus efficace sur l'inégalité biologique.

Le Meilleur des mondes (Huxley, 1932) Littérature

Des humains fabriqués et satisfaits : la dystopie porte moins sur la technique que sur le bonheur obtenu au prix de la liberté et de la souffrance.

Frankenstein (Mary Shelley, 1818) Littérature

La faute du savant n'est pas d'avoir créé, mais d'avoir abandonné sa créature. Le problème est la responsabilité, non la transgression.

Citations à retenir

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. »Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979
« Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »Descartes, Discours de la méthode, VI, 1637

Pièges et contresens

Confondre transhumanisme et posthumanisme.

Le premier veut augmenter l'homme (et reste humaniste) ; le second veut le décentrer. Ils ne partagent qu'un préfixe.

Faire de Nietzsche un transhumaniste.

Le surhomme relève d'une transmutation des valeurs, pas d'une amélioration biologique. L'erreur est fréquente et immédiatement sanctionnée.

Réfuter le transhumanisme en invoquant le nazisme.

L'eugénisme libéral se passe de toute contrainte étatique : l'argument tombe à côté. Utilisez plutôt Habermas (autonomie) ou la justice distributive.

Confondre soigner et augmenter.

La médecine augmente déjà l'homme (vaccins, prothèses). Le sujet exige de dire où l'on place la limite et pourquoi, non de nier le continuum.

Sujets possibles

Un plan de dissertation type

Sujet : « Faut-il vouloir dépasser l'humain ? »
Le dépassement de l'humain est-il l'accomplissement de l'homme, ou une menace pour son humanité ?
I. Se dépasser est le propre de l'homme

Perfectibilité (Rousseau), technique qui répare et augmente ; Nietzsche : « l'homme est quelque chose qui doit être surmonté ».

II. Mais un projet lourd de périls

Inégalité entre augmentés et non-augmentés ; démesure de la puissance technique (Jonas, principe responsabilité) ; abolition de la finitude.

III. Se dépasser sans se renier

Distinguer ce qui accomplit l'humain (soigner) de ce qui l'abolit (sa dignité, sa vulnérabilité). Kant : ne jamais traiter l'homme comme un simple moyen, pas même au nom du progrès.

Ouverture : Le vrai dépassement n'est-il pas moral plutôt que technique : rendre l'homme plus humain ?

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine. »Hans Jonas

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