L'universel et l'altérité
Y a-t-il un « genre humain » qui unit tous les hommes, par-delà leurs différences ?
Reconnaître l'autre comme un homme malgré ses différences : c'est le pari de l'universel. Mais l'universel n'est-il pas parfois un masque de l'ethnocentrisme ?
L’essentiel en trois axes
Les droits de l'homme et l'idée d'une humanité commune : « rien de ce qui est humain ne m'est étranger » (Térence).
Montaigne, Lévi-Strauss : juger l'autre à l'aune de sa seule culture, c'est risquer de lui refuser son humanité.
L'altérité comme épreuve et comme richesse : l'hospitalité, la rencontre, le respect de la différence.
Ne pas confondre
L'universel vaut pour tous en droit ; le général n'est qu'une majorité de fait ; l'uniforme est l'identique imposé. La critique la plus fréquente de l'universalisme confond en réalité universel et uniforme — dénouer ce nœud vous donne une deuxième partie entière.
L'ethnocentrisme érige sa culture en mesure de toutes les autres. Le relativisme refuse toute hiérarchie entre cultures. Le second corrige le premier, mais s'effondre s'il est intégral : il rend l'excision, l'esclavage et la Shoah également incritiquables.
Tolérer, c'est supporter ce que l'on désapprouve — la position garde une supériorité implicite. Reconnaître, c'est admettre l'autre comme une source de valeur égale. Le passage de l'une à l'autre est l'un des grands mouvements de la pensée contemporaine.
Le cours
L'idée d'un genre humain unique n'est pas une évidence : c'est une conquête. Térence, dans l'Héautontimoroumenos (163 av. J.-C.), en donne la formule la plus citée : « je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger ». Le stoïcisme lui donne un contenu philosophique avec la cosmopolis — nous sommes citoyens du monde avant d'être citoyens d'une cité — et Sénèque écrit que l'homme est chose sacrée pour l'homme. Saint Paul universalise sur un autre plan : « il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre » (Galates, 3, 28).
Kant lui donne sa forme moderne : l'humanité comme idée régulatrice, et le projet cosmopolitique de Vers la paix perpétuelle (1795), qui fonde un droit d'hospitalité universelle. L'aboutissement juridique est la Déclaration universelle de 1948. Remarquez la chronologie : l'universel juridique arrive après la tentative d'extermination d'un peuple. L'unité du genre humain a été proclamée mondialement au moment où elle venait d'être niée méthodiquement.
L'objection historique est accablante et il faut la traiter avec des faits, non avec des slogans. La Déclaration de 1789 proclame l'égalité des hommes tandis que la France exploite des colonies esclavagistes : l'esclavage est aboli en 1794, rétabli par Napoléon en 1802, définitivement aboli en 1848. Dès 1791, Olympe de Gouges signale que ce « homme » n'inclut pas les femmes. L'universel proclamé était donc, dans les faits, l'universel d'une fraction.
Cette critique se prolonge dans la contestation, notamment par plusieurs États asiatiques réunis à Bangkok en 1993, de l'universalité des droits de l'homme accusée d'exprimer des valeurs occidentales. La question devient : cette histoire condamne-t-elle l'universel, ou seulement ses usurpations ? Une réponse forte consiste à retourner l'argument : c'est au nom de l'universel que l'esclavage a été aboli et que les femmes ont réclamé leurs droits. L'universel a servi d'arme contre ceux qui le confisquaient — ce qui suggère qu'il n'était pas qu'un masque.
Rencontrer l'autre ne va pas de soi. Hegel, dans la Phénoménologie de l'esprit (1807), décrit la lutte pour la reconnaissance : la conscience ne s'atteint elle-même qu'à travers une autre, et le rapport commence par la domination (maître et esclave) avant que le travail ne renverse la position. Sartre radicalise avec l'expérience du regard : autrui me fige en objet.
Levinas déplace tout le problème dans Totalité et Infini (1961). Le visage d'autrui n'est pas un objet que je connais : il me commande, il résiste à toute prise, il m'oblige avant tout choix. L'éthique cesse d'être une conséquence de la connaissance de l'homme pour en devenir le préalable. Ricœur, dans Soi-même comme un autre (1990), montre en retour que l'identité elle-même se construit par le détour de l'autre. Conclusion utile : l'altérité n'est pas ce qui menace l'unité du genre humain, c'est ce par quoi je m'y rattache.
Reste à formuler la position d'arrivée, et deux outils s'y prêtent particulièrement. Merleau-Ponty distingue l'universel de surplomb — celui qui juge d'en haut, depuis une culture qui s'est prise pour la norme — et l'universel latéral, acquis par l'expérience patiente d'autrui, où c'est le détour par l'autre qui donne accès au commun. La différence n'est pas de degré mais de méthode.
Lévi-Strauss, souvent réduit à tort à un relativiste, défend simultanément l'unité de l'esprit humain et la diversité des cultures ; dans Tristes Tropiques (1955) il déplore que l'humanité s'installe dans la monoculture. Arendt, enfin, place la pluralité au rang de condition humaine : ce sont les hommes, au pluriel, qui habitent le monde, et c'est justement parce qu'ils sont différents qu'ils ont besoin de parler et d'agir ensemble. L'universel bien compris n'efface donc pas les différences : il est la condition sous laquelle elles peuvent coexister sans se détruire.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »
En dissertation : Point de départ de l'universel — à situer historiquement, pas à citer comme un proverbe.
Un droit cosmopolitique fondé sur l'hospitalité universelle.
En dissertation : Donner à l'universel une traduction politique et juridique.
L'universel de 1789 excluait la moitié de l'humanité.
En dissertation : Montrer que la critique de l'universel se fait au nom de l'universel.
Aucune culture ne détient le critère du progrès ; le « faux évolutionnisme » hiérarchise à tort.
En dissertation : Fonder la critique de l'ethnocentrisme sans glisser au relativisme.
Le visage d'autrui oblige avant toute connaissance : l'éthique est première.
En dissertation : Passer de la tolérance à la responsabilité.
Opposer un « universel latéral », acquis par l'expérience d'autrui, à l'universel de surplomb.
En dissertation : La distinction qui permet une troisième partie non consensuelle.
Ce sont les hommes, au pluriel, qui habitent le monde : la pluralité est une condition, non un défaut.
En dissertation : Conclure sur un universel qui suppose la différence au lieu de l'effacer.
Exemples à mobiliser
Égalité proclamée, esclavage aboli, rétabli par Napoléon, puis définitivement aboli : la chronologie mesure l'écart entre l'universel déclaré et l'universel appliqué.
Plusieurs États asiatiques opposent aux droits de l'homme des « valeurs » régionales : le débat sur l'universalité est contemporain, pas seulement philosophique.
Le regret de l'uniformisation du monde par un même modèle : critique de l'uniforme, non de l'universel.
Le premier grand débat sur l'extension de l'humanité : à qui s'applique le mot « homme » ? Utilisable aussi bien ici que sur la fiche « espèce humaine ».
Citations à retenir
Pièges et contresens
L'universel est ce qui vaut pour tous ; l'uniforme est l'identique imposé. La plupart des critiques de « l'universalisme » visent en réalité l'uniformisation.
Il s'autodétruit : s'il n'existe aucun critère transculturel, on ne peut plus condamner l'esclavage ni le génocide. Le relativisme est un instrument critique, pas une position finale.
Il affirme l'unité de l'esprit humain et défend la diversité contre l'uniformisation. Ce n'est pas la même chose que « tout se vaut ».
L'abolition de l'esclavage et l'émancipation des femmes se sont faites au nom de l'universel. La critique doit expliquer pourquoi l'arme a fonctionné.
Sujets possibles
- L'humanité est-elle une ou multiple ?
- L'universel est-il un progrès ou une illusion ?
- Peut-on juger une autre culture ?
Un plan de dissertation type
L'idée d'une humanité commune est-elle un progrès moral, ou une négation des différences ?
Une même raison, une même dignité : les droits de l'homme affirment une humanité commune par-delà les frontières.
Reproche d'ethnocentrisme : l'« universel » a souvent été celui de l'Occident. Montaigne, Lévi-Strauss invitent au respect des différences.
Non l'uniformité imposée, mais une universalité qui reconnaît la pluralité (Arendt) : l'humanité se dit au pluriel sans cesser d'être une.
Ouverture : Jusqu'où respecter les différences sans tomber dans un relativisme qui renonce à juger ?