L'humanisme
Mettre l'homme au centre : belle idée, ou illusion à dépasser ?
L'humanisme place l'homme et sa dignité au cœur de la réflexion et de l'action. Né à la Renaissance, il a nourri les Lumières et les droits de l'homme — mais il est aussi critiqué comme un anthropocentrisme illusoire.
L’essentiel en trois axes
Montaigne, Érasme : la confiance dans l'homme, la culture et la tolérance, contre le fanatisme.
Sartre : l'homme n'a pas d'essence donnée, il se fait par ses choix. « L'existentialisme est un humanisme ».
Lévi-Strauss et Foucault : l'homme n'est pas le centre du monde ; méfiance envers un humanisme ethnocentrique.
Ne pas confondre
L'humanisme historique est un mouvement daté (XVe-XVIe siècles) : retour aux textes anciens, studia humanitatis, philologie. L'humanisme philosophique est une thèse : l'homme est la valeur suprême et la mesure de tout. On peut critiquer la seconde tout en admirant le premier — c'est exactement la position de Lévi-Strauss.
L'humanisme affirme la dignité de l'homme ; l'anthropocentrisme place l'homme au centre du monde et fait de son intérêt la mesure de toute chose. La critique écologique vise le second, et la question est de savoir si le premier peut s'en séparer.
L'antihumanisme de Foucault ou d'Althusser est une position méthodologique : « l'homme » n'est pas un bon principe d'explication (les structures le précèdent). Cela n'a rien à voir avec un éloge de la cruauté. Confondre les deux est la faute la plus grave sur cette fiche.
Le cours
L'humanisme naît comme un projet philologique et pédagogique. Les humanistes veulent revenir aux textes (ad fontes), les lire dans leur langue, les débarrasser des commentaires accumulés : d'où l'apprentissage du grec et de l'hébreu, et l'importance décisive de l'imprimerie. Érasme (Éloge de la folie, 1511) manie l'ironie contre la scolastique ; Rabelais formule le programme éducatif dans la lettre de Gargantua à Pantagruel (Pantagruel, 1532) ; Montaigne, dans les Essais (1580-1588), en tire une pédagogie du jugement plutôt que de la mémoire.
Deux précisions qui évitent les contresens : cet humanisme n'est pas antireligieux — Érasme et Thomas More sont chrétiens, et Pic de la Mirandole écrit sa Dignité de l'homme dans un cadre théologique. Et il n'est pas naïvement optimiste : Montaigne est sceptique sur les pouvoirs de la raison. L'humanisme de la Renaissance est une confiance dans la culture, pas dans la toute-puissance de l'homme.
Avec le XVIIIe siècle, l'idée se transforme en projet d'émancipation. Kant, dans Qu'est-ce que les Lumières ? (1784), la résume en un impératif : sapere aude, ose penser par toi-même, sors de la minorité dont tu es responsable. Condorcet, dans l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1795), y ajoute la perfectibilité indéfinie de l'espèce. La Déclaration de 1789 traduit l'idée en droit.
C'est là que naît l'ambiguïté que toute dissertation doit exploiter : cet universel proclamé s'est accommodé de l'esclavage colonial (aboli en 1794, rétabli par Napoléon en 1802, définitivement aboli en 1848) et de l'exclusion des femmes, qu'Olympe de Gouges dénonce dès 1791. L'humanisme des Lumières n'est donc pas simplement à défendre ou à condamner : il est à mesurer à l'écart entre ce qu'il déclare et ce qu'il tolère.
La critique généalogique. Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), voit dans le culte de l'homme une idole de plus, et annonce que « l'homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Ce n'est pas un programme technique — la confusion avec le transhumanisme est un contresens fréquent — mais l'appel à un dépassement des valeurs.
La critique structurale. Foucault, dans Les Mots et les Choses (1966), soutient que « l'homme » est une invention récente des sciences humaines et pourrait s'effacer, « comme à la limite de la mer un visage de sable ». Lévi-Strauss est plus précis encore : dans « Les trois humanismes » (1956), il décrit un humanisme qui s'élargit par étapes — de la Renaissance à l'ethnologie — et reproche à l'humanisme classique d'avoir séparé l'homme du reste du vivant, préparant ainsi son exploitation.
La critique écologique. Si l'homme est la mesure de tout, la nature n'est qu'un stock. Jonas (Le Principe responsabilité, 1979) tire les conséquences : la puissance technique moderne exige une éthique qui inclue les générations futures et la biosphère. La question devient : faut-il abandonner l'humanisme, ou l'élargir ?
La réponse la plus solide consiste à distinguer l'humanisme triomphant (l'homme roi, mesure et maître) de l'humanisme responsable. Sartre opère ce déplacement dans L'existentialisme est un humanisme (1946) : puisque l'homme n'a pas d'essence donnée, il n'y a rien à célébrer en lui — seulement une liberté qui engage, et par laquelle chacun répond de tous.
Levinas va plus loin dans Totalité et Infini (1961) : le fondement n'est plus le sujet et sa dignité, mais le visage d'autrui, qui m'oblige avant que je l'aie choisi. On passe d'un humanisme de la puissance à un humanisme de la vulnérabilité. C'est aussi ce que fait le droit d'après-guerre en plaçant la dignité au centre. Un humanisme lucide, donc : non plus l'homme au centre du monde, mais l'homme responsable du monde.
Références précises
Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.
L'homme n'a pas de place assignée : il se fait lui-même.
En dissertation : Le texte fondateur ; à relier à la fiche « dignité ».
Les Lumières sont la sortie de l'homme de la minorité dont il est responsable.
En dissertation : Faire de l'humanisme un projet d'émancipation, pas un compliment adressé à l'espèce.
L'homme est un pont, quelque chose qui doit être surmonté.
En dissertation : Ouvrir la critique de l'humanisme — en refusant explicitement la lecture transhumaniste.
Sans nature humaine, l'homme est ce qu'il se fait : un humanisme de la responsabilité.
En dissertation : Réponse centrale à « l'humanisme est-il dépassé ? ».
L'humanisme s'est élargi par étapes ; l'ethnologie en est la forme achevée.
En dissertation : Référence rare et précise, préférable au vague « Lévi-Strauss critique l'ethnocentrisme ».
« L'homme » est une figure récente du savoir, susceptible de s'effacer.
En dissertation : Distinguer antihumanisme théorique et mépris de l'humain.
Le visage d'autrui m'oblige avant tout choix : l'éthique précède l'ontologie.
En dissertation : Fonder un humanisme de la vulnérabilité plutôt que de la puissance.
Exemples à mobiliser
Le programme humaniste en une page : langues anciennes, sciences, exercice du corps — et le savoir subordonné à la sagesse (« science sans conscience »).
La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne révèle que l'universel de 1789 était partiel. L'humanisme se juge à ses exclusions.
Le discours final oppose à la barbarie en marche un humanisme désarmé, tenu par un homme qui n'a que la parole. Exemple à préférer aux généralités.
Droits de la nature reconnus à des fleuves (Nouvelle-Zélande, Équateur) : une tentative juridique de sortir de la mesure exclusivement humaine.
Citations à retenir
Pièges et contresens
Foucault ou Althusser contestent la valeur explicative de la notion d'« homme », pas la valeur morale des personnes.
C'est d'abord un rapport aux textes, à l'éducation et à la raison. Sans cette épaisseur historique, la copie devient un plaidoyer moral sans contenu.
Il y a des humanismes : chrétien, sceptique, révolutionnaire, existentialiste, écologique. Le pluriel est déjà un plan.
Le surhomme n'est pas un projet biotechnologique mais une transmutation des valeurs. L'anachronisme est repéré immédiatement.
Sujets possibles
- L'homme est-il la mesure de toute chose ?
- L'humanisme est-il dépassé ?
- Faut-il mettre l'homme au centre ?
Un plan de dissertation type
La confiance humaniste en l'homme est-elle dépassée, ou reste-t-elle un idéal nécessaire ?
Renaissance et Lumières : foi en la raison, en la perfectibilité et en la dignité de l'homme, placé au centre.
L'homme a produit la barbarie (camps) ; l'anti-humanisme (structuralisme) et l'écologie contestent la place centrale de l'homme.
Sartre : « l'existentialisme est un humanisme » — non plus l'homme roi, mais l'homme responsable, qui se fait et répond de tous.
Ouverture : Le posthumain sonne-t-il la fin de l'humanisme, ou en est-il l'aboutissement ?