← Toutes les fichesL'Humanité · Définir l'humain

L'homme et l'animal

Qu'est-ce qui sépare vraiment l'homme de l'animal — et cette frontière est-elle si nette ?

Définir l'humain, c'est souvent le distinguer de l'animal : la raison, le langage, la conscience de soi. Mais les sciences contemporaines brouillent cette frontière.

L’essentiel en trois axes

Les frontières classiques

Descartes (l'« animal-machine »), le langage, la raison et la culture comme « propres de l'homme ».

Une frontière remise en cause

L'éthologie révèle chez les animaux des formes d'intelligence, d'usage d'outils et de communication.

Quels devoirs envers l'animal ?

Si la frontière s'estompe, quel statut moral pour l'animal ? Bentham : « peuvent-ils souffrir ? ».

Ne pas confondre

Animal · bête · vivant

« Animal » range dans un même mot l'huître et le chimpanzé : Derrida y voit une violence de vocabulaire. « Bête » est déjà péjoratif. « Vivant » est le terme neutre, aujourd'hui préféré parce qu'il inclut l'homme au lieu de l'opposer.

Spécisme · antispécisme · welfarisme

Le spécisme (mot forgé par Ryder en 1970) est la discrimination fondée sur l'appartenance d'espèce. L'antispécisme la refuse. Le welfarisme se contente d'améliorer le bien-être animal sans abolir l'usage, l'abolitionnisme veut y mettre fin. Ces positions ne se confondent pas.

Anthropomorphisme · anthropocentrisme

L'anthropomorphisme projette des traits humains sur l'animal (erreur de méthode). L'anthropocentrisme fait de l'intérêt humain la mesure du bien (position morale). Frans de Waal ajoute l'« anthropodéni » : le refus systématique de reconnaître chez l'animal ce qu'on admet chez l'homme.

Le cours

1La grande coupure et ses raisons

La tradition occidentale a construit une frontière nette, et il faut en restituer les arguments avant de les critiquer. Aristote hiérarchise les vivants selon leurs facultés : seul l'homme possède le logos. La Genèse (1, 28) confie à l'homme la domination sur les animaux. Descartes durcit le partage : dans la cinquième partie du Discours de la méthode (1637) et dans sa lettre au marquis de Newcastle (1646), il fait de l'animal une machine — non qu'il ne sente rien mécaniquement, mais il n'a pas d'âme pensante, et le critère décisif est le langage : les animaux ne composent pas de « vraies paroles » pour exprimer des pensées nouvelles.

Kant tient une position plus subtile qu'on ne le dit : l'animal n'est pas une personne et n'a donc pas de droits, mais la cruauté envers lui est interdite parce qu'elle abîme la sensibilité morale de l'homme — ce sont des devoirs indirects. Heidegger, enfin, dit l'animal « pauvre en monde » : enfermé dans son milieu, il n'a pas accès à l'être. Ces positions ont une conséquence pratique immense : elles autorisent l'usage sans limite du vivant non humain.

2L'effondrement des critères

La contestation est ancienne. Montaigne, dans l'« Apologie de Raymond Sebond » (Essais, II, 12), renverse la présomption humaine d'une phrase : quand il joue avec sa chatte, qui sait si ce n'est pas elle qui joue avec lui ? Darwin, en 1871, remplace la différence de nature par une différence de degré.

L'éthologie du XXe siècle a ensuite démoli les critères un par un. Jane Goodall observe dès 1960 des chimpanzés fabriquant et utilisant des outils — ce qui contraignit à redéfinir homo faber. Von Frisch décrypte la danse des abeilles, forme de communication codée. Frans de Waal documente empathie, réconciliation, sens de l'équité chez les primates. On connaît des transmissions culturelles locales, des formes de deuil, de la conscience de soi chez certaines espèces.

Le droit a suivi, lentement : en France, l'article 515-14 du Code civil, introduit en 2015, énonce que « les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité » — abandonnant enfin la qualification de bien meuble. Un exemple daté et précis vaut mieux que dix affirmations générales sur « l'évolution des mentalités ».

3L'éthique animale : de la sensibilité aux droits

Le déplacement fondateur est celui de Bentham, dans une note célèbre de l'Introduction aux principes de morale et de législation (1789) : la question n'est pas de savoir si les animaux peuvent raisonner ou parler, mais s'ils peuvent souffrir. Le critère moral cesse d'être l'intelligence pour devenir la sensibilité — et il inclut alors ceux que l'intelligence excluait.

Peter Singer systématise dans La Libération animale (1975) : à souffrance égale, considération égale ; privilégier son espèce est un préjugé, le spécisme, qu'il rapproche du racisme. Attention : c'est une analogie argumentative, à discuter, non une identité — l'assimiler brutalement affaiblit la copie. Tom Regan (1983) prend une autre voie : certains animaux sont des « sujets-de-vie » et ont des droits, indépendamment du calcul des utilités. Donaldson et Kymlicka (Zoopolis, 2011) vont jusqu'à penser des statuts politiques différenciés selon les animaux (domestiques, liminaires, sauvages).

Derrida (L'Animal que donc je suis, 2006) travaille en amont : le singulier « l'animal » est déjà une violence, qui écrase des millions de formes de vie sous un mot ; il propose le néologisme « animot » pour rendre audible cette réduction.

4Ce que cette question nous apprend sur nous

L'argument classique, pour sauver la spécificité humaine, consiste à dire que seul l'homme se demande quels devoirs il a envers les animaux. Il est vrai — mais à double tranchant : il fonde une supériorité qui n'est pas un privilège mais une charge. Être le seul à pouvoir se poser la question, c'est être le seul à ne pas pouvoir s'en dispenser.

Un second acquis mérite d'être thématisé : notre rapport à l'animal fonctionne largement par invisibilisation. Élisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes, 1998) souligne que l'abattage industriel, portant sur des dizaines de milliards d'animaux terrestres par an, est méthodiquement soustrait au regard. Ce n'est pas de l'indifférence : c'est un aménagement qui suppose qu'on sait.

Enfin, la frontière entre l'homme et l'animal n'est pas une donnée que la science établirait, mais une décision historique et politique — et il n'est pas indifférent qu'elle ait servi de modèle à l'exclusion d'autres hommes. Traiter des hommes en bêtes a toujours commencé par les nommer ainsi : c'est le point de jonction avec la fiche sur la barbarie, et il fait une excellente ouverture.

Références précises

Une référence datée, dont on énonce la thèse et l’usage, vaut dix noms cités en passant.

DescartesDiscours de la méthode, V · 1637

L'animal est une machine : il n'a pas de « vraies paroles » exprimant des pensées.

En dissertation : Restituer le critère du langage — et le fait qu'il porte sur la créativité, non sur la communication.

BenthamIntroduction aux principes de morale et de législation · 1789

La question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » mais « peuvent-ils souffrir ? ».

En dissertation : Le basculement du critère : de l'intelligence à la sensibilité.

DarwinLa Descendance de l'homme · 1871

Différence de degré et non de nature entre l'homme et l'animal.

En dissertation : Fonder scientifiquement la contestation de la coupure.

SingerLa Libération animale · 1975

À souffrance égale, considération égale ; le spécisme est un préjugé.

En dissertation : Position utilitariste de référence ; en présenter l'analogie avec le racisme comme un argument à discuter.

DerridaL'Animal que donc je suis · 2006

Le mot « animal » écrase la diversité du vivant : d'où l'« animot ».

En dissertation : Montrer que la question commence dans le vocabulaire.

Frans de WaalL'Âge de l'empathie · 2009

Empathie, réconciliation et sens de l'équité sont documentés chez les primates.

En dissertation : Appuyer sur des faits éthologiques plutôt que sur des impressions.

Élisabeth de FontenayLe Silence des bêtes · 1998

La philosophie occidentale a construit le silence de l'animal pour légitimer son usage.

En dissertation : Référence française solide, rarement mobilisée par les copies.

Exemples à mobiliser

Article 515-14 du Code civil (2015) Droit

« Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité » : le droit français cesse de les traiter uniquement comme des biens meubles.

Jane Goodall, Gombe (1960) Science

L'observation de chimpanzés fabriquant des outils oblige à redéfinir homo faber : le critère technique ne sépare plus.

La Métamorphose (Kafka, 1915) Littérature

Gregor Samsa devenu insecte : c'est le regard des siens, non son corps, qui achève de le déshumaniser. Passerelle vers la fiche sur la barbarie.

Okja (Bong Joon-ho, 2017) Cinéma

L'élevage industriel filmé du point de vue de l'attachement : la question éthique naît de la relation individuelle, pas de l'abstraction.

Citations à retenir

« La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? »Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation, 1789
« Quand je joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d'elle ? »Montaigne, Essais, II, 12, 1580

Pièges et contresens

Identifier spécisme et racisme.

C'est une analogie proposée par Singer pour déplacer la charge de la preuve, non une équivalence démontrée. La présenter comme évidente affaiblit l'argumentation.

Croire que Descartes recommande la cruauté.

Il nie l'âme pensante de l'animal, ce qui est une thèse métaphysique ; il ne prescrit pas de le faire souffrir. Distinguez la thèse et ses usages.

Tomber dans l'anthropomorphisme.

Prêter à l'animal nos états mentaux est aussi fautif que le lui refuser par principe (« anthropodéni », de Waal). L'éthologie mesure, elle ne devine pas.

Confondre bien-être animal et abolition de l'usage.

Le welfarisme améliore les conditions, l'abolitionnisme supprime l'usage. Ce sont deux positions distinctes, aux conséquences très différentes.

Sujets possibles

Un plan de dissertation type

Sujet : « L'homme a-t-il des devoirs envers l'animal ? »
L'animal n'est-il qu'un moyen au service de l'homme, ou mérite-t-il une considération morale ?
I. La tradition fait de l'animal une chose

Descartes : l'animal-machine, sans conscience ni langage ; l'homme, « maître et possesseur de la nature », en dispose librement.

II. Mais l'animal sent et souffre

Bentham : la question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » mais « peuvent-ils souffrir ? ». La sensibilité fonde des devoirs envers l'animal.

III. Repenser la frontière sans nier la spécificité humaine

Reconnaître une continuité du vivant et une éthique du soin, tout en assumant que seul l'homme se pose la question de ses devoirs.

Ouverture : L'antispécisme a-t-il raison d'abolir toute hiérarchie entre l'homme et l'animal ?

« La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? mais : peuvent-ils souffrir ? »Bentham

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