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Peut-on parler d'actes inhumains ?

Ces actes que l'on dit « inhumains » ont pourtant été commis par des hommes.

Introduction

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, face à l'horreur des camps, un mot revient : « inhumain ». Pourtant, ces actes ont été commis par des hommes. Parler d'actes « inhumains » semble donc contradictoire : comment un homme agirait-il de façon non humaine ? Le terme peut signifier deux choses : ce qui est étranger à l'humanité, ou ce qui trahit une certaine idée de l'homme — sa dignité. La notion d'acte inhumain a-t-elle un sens, ou n'est-elle qu'une manière de nous rassurer en excluant le mal de l'humanité ? Nous verrons que l'expression est d'abord problématique ; qu'elle garde pourtant un sens moral ; mais qu'elle risque de nous aveugler sur la nature du mal.

I. Parler d'actes « inhumains » est d'abord contradictoire

Rien de plus humain, en un sens, que la cruauté : seul l'homme torture, humilie, extermine avec méthode. L'animal tue pour se nourrir ou se défendre, sans haine. Dire qu'un acte est « inhumain », c'est donc, littéralement, se tromper : ces actes sont profondément humains.

De plus, qualifier l'auteur de « monstre » ou d'« inhumain » revient à l'exclure de l'humanité — et à se rassurer à bon compte : le mal serait le fait d'êtres à part, non de nous. Or c'est précisément cette illusion qu'il faut interroger.

II. L'expression garde pourtant un sens moral

« Inhumain » ne décrit pas une nature : il porte un jugement. Est inhumain ce qui bafoue la dignité de l'homme, ce qui traite un être humain comme une chose. En ce sens, l'expression est forte et nécessaire.

Kant en donne le principe : traiter l'humanité « toujours comme une fin, jamais comme un simple moyen ». Réduire un homme à un numéro, à un matériau, à un déchet — comme dans les camps décrits par Primo Levi —, c'est violer ce principe. Le mot désigne alors moins l'auteur que l'atteinte à l'humanité de la victime.

III. Mais ce mot risque de nous aveugler

Le danger est de croire que le mal extrême exige des monstres. Or Arendt, au procès d'Eichmann, découvre la « banalité du mal » : le bourreau n'était pas un fanatique sadique, mais un fonctionnaire zélé, ordinaire, incapable de penser. Le mal le plus grand fut commis par un homme banal.

Dire « inhumain », c'est donc risquer de manquer la leçon : ce dont l'homme est capable est une possibilité humaine. Montaigne l'avait pressenti : « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». La vraie vigilance ne consiste pas à rejeter le mal hors de l'humanité, mais à reconnaître qu'il est en nous — pour mieux s'en garder.

Conclusion

On peut donc parler d'actes inhumains, à condition de savoir ce qu'on dit : non que leurs auteurs cessent d'être des hommes, mais que ces actes trahissent la dignité de l'homme. L'expression a une valeur morale — pourvu qu'elle ne devienne pas un alibi qui exclut le mal de l'humanité. Reconnaître l'inhumain comme une possibilité humaine est peut-être la condition pour rester, soi-même, humain : c'est tout le sens du « devoir de mémoire » que porte l'œuvre de Primo Levi.

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