L'homme est-il un animal comme les autres ?
Nous partageons près de 99 % de notre génome avec le chimpanzé — et pourtant.
Introduction
« L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant », écrit Pascal. La formule dit une tension : l'homme appartient à la nature, comme tout vivant, mais semble s'en distinguer par la pensée. La biologie contemporaine, en révélant que nous partageons près de 99 % de notre patrimoine génétique avec le chimpanzé, paraît ranger l'homme parmi les animaux. Mais le dire « comme les autres », c'est affirmer qu'aucune différence essentielle ne l'en sépare. L'homme se réduit-il à son animalité, ou possède-t-il un « propre » qui l'en distingue ? Nous verrons d'abord qu'il est bien un animal ; puis que quelque chose l'en distingue ; enfin que cette distinction n'est pas un donné, mais une tâche.
I. L'homme est d'abord un animal parmi les autres
D'un point de vue biologique, l'homme est un vivant soumis aux mêmes lois que les autres. Darwin, dans L'Origine des espèces, l'inscrit dans l'évolution : il n'a pas été créé à part, mais descend d'ancêtres communs aux grands singes. Il n'y a donc pas rupture, mais continuité du vivant.
Comme l'animal, l'homme est traversé de besoins et de pulsions. Freud montre que le « ça », réservoir des pulsions, gouverne une large part de nos conduites : l'homme n'est pas ce pur esprit qu'il croit être. Nier notre animalité serait une illusion — celle, précisément, que la psychanalyse dénonce.
II. Mais quelque chose le distingue : son « propre »
Pourtant, l'homme se signale par des traits qu'on ne retrouve pas ailleurs, ou pas au même degré. Il possède le langage articulé, capable de parler de l'absent, du passé, du possible — là où l'animal ne fait que réagir à des signaux. Il a la conscience de soi et de sa mort, qui donne à son existence une profondeur inquiète.
Surtout, l'homme est un être de culture et de technique. Bergson le nomme homo faber : l'intelligence est d'abord la faculté de fabriquer des outils. Rousseau, lui, voit dans la perfectibilité le vrai propre de l'homme : là où l'animal reste ce que la nature a fait de lui, l'homme se transforme à travers l'histoire.
III. L'humanité, moins un fait qu'une tâche
Faut-il trancher ? La différence entre l'homme et l'animal n'est peut-être pas de nature mais de degré — un degré si grand qu'il change tout. Surtout, elle n'est pas un acquis définitif : l'humanité est à conquérir. Sartre l'affirme : chez l'homme, « l'existence précède l'essence » ; il n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.
C'est pourquoi l'homme peut aussi déchoir de son humanité. L'expérience des camps, décrite par Primo Levi dans Si c'est un homme, montre que la barbarie ne consiste pas à redevenir animal, mais à devenir inhumain — ce dont l'animal, lui, est incapable. Reconnaître à tout homme une dignité (Kant), c'est faire de l'humanité non un simple fait biologique, mais une valeur à défendre.
Conclusion
L'homme est donc bien un animal — mais un animal singulier, qui se distingue moins par sa nature que par ce qu'il fait de sa nature. Sa spécificité n'est pas un privilège reçu, mais une tâche : devenir, et rester, humain. Reste une question que notre époque rouvre : si l'homme se définit par sa capacité à se transformer, jusqu'où peut-il aller ? Le transhumanisme, en voulant l'« augmenter », interroge à nouveaux frais ce qui, en lui, ne doit pas être touché.